Télétravail sur le lieu de vacances : les risques de l’hyperconnexion

Une partie des Français envisagent de télétravailler sur leur lieu de vacances cet été. Cette pratique pose question d’un point de vue juridique et psychologique, gommant un peu plus la limite entre vie privée et vie professionnelle.

« Tracances », ou encore « workation » ou « bleisure »… Le monde du management ne manque pas d’imagination pour désigner l’alliance entre « travail » et « vacances ». Après deux ans de pandémie et l’essor du travail à distance, nombreux sont les Français qui envisagent de combiner les deux : 63 % des salariés du secteur tertiaire, privé comme public, prévoient de télétravailler sur leur lieu de vacances cet été, quand seulement 26 % assurent qu’ils feront une vraie « pause estivale, sans connexion », indique un sondage du cabinet de conseil Génie des lieux (1).
Une tendance qui n’est en réalité pas nouvelle. « Beaucoup de cadres gardaient déjà contact l’été, car c’est difficile de s’absenter deux ou trois semaines, précise Romain Millet, auteur du sondage. Mais la pratique n’était pas encadrée, on ne le validait pas forcément avec la direction. » L’étude montre que, désormais, 58 % des Français qui télétravailleront sur leur lieu de vacances le feront en accord avec leur supérieur.
Télétravailler avant ou après les congés permettra ainsi aux salariés d’allonger leur séjour dans l’endroit de leur choix et d’être plus flexibles sur les dates. L’occasion, par exemple, de prévoir les déplacements en semaine plutôt que le week-end.
Mais attention : « Le droit au repos est le cœur nucléaire du droit du travail », rappelle Jean-Emmanuel Ray, professeur de droit à l’université de la Sorbonne, spécialisé dans ce domaine. Le télétravail n’est possible que… sur le temps de travail ! « Aucun accord n’autorise le salarié à travailler pendant ses vacances : ni lui ni l’employeur ne peuvent les fractionner comme ils le souhaitent », avertit Jean-Emmanuel Ray.
Selon le code du travail, un patron ne peut solliciter son salarié pendant ses congés (article D3141-1). Toutefois, dans la pratique, rien n’interdit à un cadre de travailler s’il en a envie, car pour « certains métiers, notamment les professions intellectuelles supérieures, la ligne est floue », continue le juriste : « Un journaliste travaille-t-il lorsqu’il lit le journal pendant ces vacances ? La question est sans réponse. »
Des experts s’inquiètent néanmoins de la porosité grandissante entre vie professionnelle et vie personnelle. « 40 % des télétravailleurs ont du mal à sortir de leur journée de travail, explique Christophe Nguyen, psychologue du travail. Cette pratique crée des interférences avec la vie familiale, et on se retrouve avec un déséquilibre des milieux de vie. Ainsi, avoir des temps sans aucune occupation professionnelle est primordial. »
Pour Jean-Claude Delgènes, expert en organisation du travail et fondateur du cabinet Technologia, les vacances sont aussi l’occasion pour le travailleur « de prendre de la distance, se renouveler. Elles préservent l’individu, qui n’est pas seulement un travailleur, mais aussi un mari, un père de famille, un ami… »
D’où la nécessité de définir un cadre clair, en anticipant cette coupure via des systèmes de rotation par exemple. « C’est à l’employeur de prendre les mesures nécessaires pour laisser les personnes profiter de leurs congés, et ce sans être sursollicitées », assure Jean-Claude Delgènes, complété par Christophe Nguyen : « C’est aussi du management de vérifier que les gens se reposent : ça semble infantilisant, mais certaines personnes s’oublient dans le travail par loyauté. »

(1) Étude du cabinet de conseil Génie des lieux, réalisée sur un échantillon de 3 400 salariés.

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