Emploi : Comment le télétravail est devenu indispensable pour attirer les jeunes travailleurs ?

Le télétravail, un critère essentiel pour attirer les jeunes travailleurs ?

Plus de la moitié des 18-24 ans seraient prêts à démissionner si leur travail nécessitait une présence au bureau à 100 %.
Eviter les temps de trajet, faire la vaisselle en même temps que sa réunion, être libre de bosser au rythme que l’on veut… Pour la majorité des salariés, un peu de télétravail ici et là est une pratique incontestablement cool.

Mais la donne est en train d’évoluer vers quelque chose de plus grand encore. Selon le rapport «  People at Work 2022 : l’étude Workforce View »*, plus de la moitié (53 %) des 18-24 ans en France envisagerait de quitter leur entreprise si leur employeur leur imposait 100 % de présentiel. Et tous âges confondus, 36 % des répondants seraient prêts à claquer la porte s’il était impossible de télétravailler.

En un peu plus de deux ans, depuis son avènement à marche forcée en mars 2020 avec le premier confinement lié au Covid-19, le télétravail est donc passé de la découverte pour de nombreux employés à un critère nécessaire pour embaucher un travailleur. Caroline Diard, enseignante-chercheuse en management des Ressources humaines et droit à l’ESC Amiens, s’est penchée sur cette évolution aussi extrême qu’express : « Le télétravail est devenu la norme, voire un prérequis indispensable. En ce moment, avec la crise de recrutement dans plusieurs secteurs, les jeunes savent qu’ils sont plus à même d’imposer leurs conditions, et le télétravail en fait partie ». Marina, 23 ans qui a répondu à notre appel à témoignages, estime en effet qu’« il n’est plus question de travailler sur site cinq jours consécutifs. Le critère télétravail passe avant le critère salaire. »
Mais qu’est ce qui la séduit tant dans le fait de bosser chez elle ? La jeune femme a plusieurs arguments : « C’est un confort de vie, permettant de trouver un équilibre personnel. Je me sens également moins sous pression, je prends plus facilement le temps, là où en présentiel, je me dépêche de terminer pour partir à l’heure afin de faire toutes les tâches qui m’attendent à la maison… . J’économise énormément en charge mentale et financièrement au niveau du trajet. » Amira, 23 ans, résume sobrement : « Le télétravail permet de gérer vie professionnelle et vie personnelle, et travailler seule est mieux pour ma part ».

Et voilà que Caroline Diard arrive avec une nouvelle vague d’atouts : « Le télétravail permet d’avoir moins de distraction de la part des collègues ou de la vie d’entreprise, et donc de mieux se concentrer sur les dossiers de fonds. En maximisant l’efficacité et en supprimant la durée dans les transports, il offre plus de temps aux loisirs ». Si elle ne jure ne pas vouloir « faire sa boomeuse », l’experte ne peut s’empêcher de constater : « Il y a moins d’importance accordée au travail chez les jeunes que pour les précédentes générations. Le gain de temps leur est donc d’autant plus important. »

Pour Agnès Duroni, spécialiste des questions liées au futur du travail, « le coronavirus a brisé le plafond de verre du télétravail, offrant bien plus de liberté aux salariés. Et quand on a goûté à la liberté, c’est dur d’y renoncer. » Pour certains employeurs qui craignaient ce système comme le grand méchant loup, les confinements a prouvé que oui, les salariés – la plupart, en tout cas – travaillent correctement à distance.

Sophie Prunier-Poulmaire, maîtresse de conférences en psychologie du travail et ergonomie à l’Université Paris Nanterre, perce le mystère à l’envers : si le télétravail est devenu si indispensable à l’heure de postuler à un emploi, c’est avant tout parce que le présentiel a perdu de sa saveur. Notamment avec le flex-office, envisagée par 55 % des entreprises en 2021, selon une étude**. « Le salarié a perdu son territoire fixe, son espace spécifique, ses mêmes collègues et ses habitudes », note la chercheuse. Le télétravail aurait aussi tendance à s’auto-alimenter : « Plus il y a de travailleurs restant à domicile, moins le présentiel offre d’intérêts et de valeur à ceux qui y vont, plus ces personnes sur place auront tendance à télétravailler », et cetera, et cetera.

Le présentiel dispose pourtant d’incontestables avantages : collectif, distinction plus marquée entre vie personnelle et travail, dialogue, échange et prise de conseil facilité… Des atouts qui, pour la plupart, diminuent avec la réduction d’effectifs liée au flex-office et… au télétravail. Conséquence pour Marc, 25 ans et travaillant dans l’informatique : le bureau ne semble plus présenter d’avantages face au domicile : « Tout ce que je fais en présentiel peut être fait à distance. Ça n’a donc aucun sens de perdre du temps dans les transports juste pour satisfaire l’occupation d’un bureau. Tout le monde y gagne : je travaille plus et mieux. Je suis moins stressé, et écologiquement, c’est juste une évidence ».
Un sentiment que développe Agnès Duroni : « Aujourd’hui, les jeunes ne veulent plus faire de présentisme. Il faut que la venue en entreprise ait un sens, une valeur ajoutée. Et le problème, c’est que le présentiel perd de son intérêt au fil des années, au lieu d’en gagner ».

Caroline Diard confirme ce désamour grandissant entre les jeunes et le présentiel : « Les entreprises doivent comprendre qu’aujourd’hui, le télétravail est une nécessité pour recruter, et qu’au même titre qu’un bas salaire, un 100 % présentiel est un critère de refus. » Même analyse chez Sophie Prunier-Poulmaire : « Il suffit de voir la crise du recrutement actuelle : restauration, hôtellerie, service… Que des métiers où le télétravail est impossible. On parle beaucoup de la question du revenu, mais cette absence joue aussi. »

Les jeunes sont, dans l’étude citée plus haut, la catégorie d’âge la plus favorable au télétravail. Un paradoxe sachant qu’ils sont ceux ayant éprouvé le moins longtemps le marché de l’emploi. Pas vraiment, défend Caroline Diard, définitivement pas une boomeuse : « C’est une génération éprouvée à la technologie, qui a suivi de nombreux cours et formations en distanciel lors des épisodes de coronavirus. Quelque part, elle a déjà vécu le pire du distanciel avec les cours, c’est normal qu’elle souhaite aussi en avoir les avantages. Lors d’alternance et de stages, le présentiel est souvent imposé, ce qui est déjà ressenti comme une injustice. »
Reste que si le télétravail est demandé par de nombreux employés, « ils préfèrent généralement deux, trois jours par semaine, et non à 100 %. La venue au bureau, la présence physique des gens, la sortie de chez soi restent des points vitaux pour les salariés », nuance Sophie Prunier-Poulmaire. Le monde de l’emploi découvre lui aussi son en-même-temps : télétravail obligatoire, présentiel indispensable.

* ADP Research Institute a interrogé 32.924 actifs dans 17 pays entre le 1er et le 24 novembre 2021, dont 1.951 en France.
** Etude menée auprès de 3.978 personnes (41 % d’employés, 37 % de managers et 22 % de dirigeants) en France, sur la période du 2 au 22 février 2021, par Deskeo, une société qui gère des bureaux flexibles.

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« Sans possibilités de télétravail, certains ne postulent même pas » : Pour retenir les jeunes diplômés, le pari de l’ultraflexibilité

C’est lundi au bureau, et pourtant il flotte un air de vendredi après-midi dans les locaux de Welcome to the Jungle, entreprise de 270 salariés, située dans le quartier du Sentier, à Paris. Les étages, aménagés en « flex office », sont presque déserts. Une jeune femme nous salue, traînant derrière elle sa valise à roulettes. Mais où sont les gens ? A Nantes, à Marseille, à Saint-Malo, dans le Perche. En télétravail.

En cette nouvelle ère post-Covid-19, les salariés de cette grosse start-up spécialisée dans les annonces d’emploi en ligne (avec une moyenne d’âge de 30 ans) ne sont tenus de venir au bureau qu’un seul jour par mois. Le reste du temps, ils fréquentent les locaux à leur convenance. « Du moment qu’ils atteignent leurs objectifs, les gens organisent leur journée comme ils veulent, travaillent d’où ils veulent. Si quelqu’un veut commencer sa journée de chez lui, puis venir au bureau à midi, ce n’est plus tabou. S’il veut aller à la piscine et travailler plus tard, c’est à lui de voir », expose Pierre-Gaël Pasquiou, l’un des associés.

Nombre de salariés de Welcome to the Jungle ont profité de ces nouvelles règles pour rendre les clés de leur appartement parisien. D’autant que, pour la journée mensuelle obligatoire au bureau, organisée au niveau de chaque équipe, l’entreprise prend en charge le train et la nuit d’hôtel à Paris. « Ce jour-là, nous en profitons pour maximiser les effets de la présence de tout le monde, avec des réunions, des ateliers, un déjeuner commun, un apéro le soir », poursuit Pierre-Gaël Pasquiou.

Commerciale chez Welcome to the Jungle, Constance Goncalves a largué ses 30 mètres carrés près du canal Saint-Martin et acheté en mars un 60 mètres carrés à Marseille, « rue d’Endoume, dans le 7e, comme plein de Parisiens. Dans cette ville, j’ai l’impression d’être en vacances toute l’année. Le midi, je peux aller faire un tour à la plage. » Le bureau lui manque parfois, un peu moins depuis que « Welcome » lui loue un espace dans un coworking sur le Vieux-Port. « Ça permet de retrouver, quelques jours par semaine, une ambiance, des collègues. On est six de l’entreprise à avoir déménagé à Marseille, pour la qualité de vie », raconte cette diplômée d’un master en communication.
Après l’expérience du télétravail pendant les confinements, les mobilités et la liberté d’organisation que celui-ci a enclenchées, le retour à la vie d’avant est devenu impossible. Le génie est sorti de la lampe. Les experts interrogés par Le Monde le confirment : sans possibilité de télétravail, sans flexibilité dans l’organisation de celui-ci, difficile d’attirer ou de retenir les jeunes diplômés, à l’heure où le marché de l’emploi les place en position de force, avec de grosses tensions dans certains domaines de compétences.

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